"boire les paroles" |To kill time| (Die Zeit totschlagen) {Matar el tiempo}


            IMAGES – Pictures – Bilder - Imágenes

  

     

     

  

     



            TEXTES - Texts - Texte - Textos

INVENTAIRE

Boire les paroles
Estar pendente delos labios de alguien
To lap up what somebody says
To drink in somebody’s words
An jemandens Lippen hängen


Les hommes poussent les meubles contre les murs. Avancent les tréteaux et les grandes plaques de bois artificiel. Etalent des tissus repassés et rigides. Comme des somnambules, ils déposent les verres, en losanges, en lignes parallèles. Certains travaillent plus lentement, plus méticuleusement. Tous sont silencieux. Puis ils garnissent les tables de bouquets de lys, et cela est vraiment parfait maintenant. Déjà les premiers convives déambulent entre les allées et les tables. L’évènement est proche. Les mouvements s’accélèrent. Tous souhaitent le calme. Le calme s’installe. C’est une liturgie cynique et dure. Tous savent à quoi s’attendre.

"S.A. and S.S. Heil. The great time has only begun. Germany is now awakened. We have now power in Germany. Now we must win over the German people. I know my comrades, it must have been difficult at times, when you were desiring change that didn’t come, so time and time again the appeal has to be made to continue the struggle, you must not act yourself, you must obey, you must give in, you must submit to this overwhelming need to obey. " (discours d’Adolf Hitler devant les troupes S.A. et S.S. le soir où il devient chancelier du Reich)

Il fait deux pas. Le monde se rétrécit. Cale les mains sur ses hanches. Son regard fixe chaque œil. Chaque nerf est tendu à la naissance des ongles, et c’est selon, les doigts sont rivés à la balustrade de bois, ou collés aux rampes de marbre. La syntaxe est évidente : sujet, verbe. Sujet verbe. Les muscles du bras séparent le monde. Et la main sépare l’univers. Tschlak. Il fend le silence. Le vide est perceptible. Credo. Ils vont aux avant-postes avec leurs barbes, leurs uniformes et leurs chasubles. Ils portent leur visage dans leurs mains. La foule regarde leurs mains, non leurs yeux. Là, sur la place, ce sont des silhouettes minuscules, qui, si on les dessinait seraient des points de mouche silencieuses et paralysées. Et leurs respirations mêlées formeraient une vapeur continue à peu près identique à un essaim de feuilles de tremble.

"C'est à vous, jeunesse de l'Italie, jeunesse des usines et des universités, jeunes d'années et jeunes d'esprit, jeunes qui appartenez à la génération à laquelle le destin a confié la tâche de "faire" l'histoire, c'est à vous que je jette mon cri d'appel, certain qu'il trouvera dans vos rangs un vaste retentissement, un écho d'ardentes sympathies.
Ce cri, ce mot que je n'aurais jamais prononcé en temps normal et qu'aujourd'hui je lance très haut, à pleine voix, sans détours, avec une foi certaine, c'est un mot formidable et fascinant : GUERRE !" B. Mussolini, Popolo d'Italia, 15 novembre 1914,


Et cette mécanique, la construction des textes, est bien huilée. Elle frise la perfection. Les mots badinent avec la terreur, cachée, enfouie, déguisée. Les mots bourdonnent avec la terreur. Quand ils changent de registre, on sait qu’ils simulent la mort. Dans l’antre de la bouche, on imagine le cratère de la glotte et le palais mouillé, ici la langue tape forcément comme une brute, et les lèvres sécrètent la phrase impulsive, la salive s’épanche effusive. Elle atteint les crânes des premiers rangs. Personne ne bouge. Peut-être un invisible piétinement. C’est la fatigue de ceux qui attendent minutieusement, imbibés par la morale du devoir. Quelle sotte imagination !
Et l’homme, lui, sait en profiter. Il a construit sa demeure en cet endroit. Il s’est glissé dans le vide visqueux et sardonique offert par la foule. Et toutes les oreilles s’accoudent au discours comme on siroterait un apéritif.


Mes chers concitoyens, nous voici arrivés aux tout derniers jours de décision concernant les événements d’Irak. Pendant plus de dix ans, les Etats-Unis et d’autres pays ont fait des efforts patients et honorables pour désarmer le régime irakien en évitant la guerre. Ce régime avait pris l’engagement, comme condition à la fin de la Guerre du Golfe Persique en 1991, de déclarer et de détruire toutes ses armes de destruction massive. La Maison Blanche, George W. Bush 17 mars 2003.
Les mots vénéneux délaissent les hommes. Les poussent vers les friches meubles de la poésie. Les silences entretiennent les signes. Il n’y a pas de victoire. On s’engage dans le tourbillon amnésique du texte. Il faut se tenir droit et suivre le filtre. Le filtre des choses, le tamis des idées. Nous restons bouche bée devant ce miracle, brisés d’étonnement. Et pour cette raison, nous pouvons boire les paroles, en toute innocence.

& Un coup
& A petits coups
& A longs traits
& Jusqu’à plus soif
& Comme un trou
& A la santé
& Le calice jusqu’à la lie

Il y a à & et à manger
& Du petit lait
Ce n’est pas la mer à &
Le vin est tiré, il faut le &
Ne pas faire & un âne qui n’a pas…
Avoir toute honte &
& Un obstacle
La terre & l’eau
Le buvard & l’encre


Une giclée de paroles limpides et épicées inonde la bouche, tourbillonne entre les dents, gagne la glotte, olé : caméléon onirique, touffe de gicle, et ça y est le peigne de mots agit.

La & est d’argent et le silence est …
Recouvrer l’usage de la &
Il ne lui manque que la &
Avoir la & facile
Perdre la &
Trouble de la &
Adresser la & à quelqu’un
Demander, obtenir la &
Prendre la &
Couper la & à quelqu’un
Accorder, passer, refuser la & à quelqu’un
Ce sont ses propres &
Le sens de ses & m’échappe
Mesurer, peser ses &
Déluge de &
Flot de &
Faire rentrer les & dans la gorge
C’est un moulin à &
Les dernières &
Les & s’envolent, les écrits restent
VERBA VOLANT, SCRIPTA MANENT
Payer quelqu’un en &
& historique, mémorable
Donner, avoir, rendre, la &
& d’honneur
Histoire sans &
Dégager quelqu’un de sa &
Sur &
Ma &


On adopte des gestes indolents, une chorégraphie de phrases vigoureuses, des ponts enjambent les expressions. C’est pour rire, on est assis sur les épaules de son père et on crie : allez ! Allez ! Hue ! Et on fouette !...Maman chatouille les côtes, et ce qu’elle dit, elle le récite, c’est le fondement des mensonges et des paraboles. Et lui, écoute en riant aux éclats devant le petit vide aux incisions définitives.

Donner parole [est] acte des amoureux. / Tiers livre / chapitre 56 / Rabelais

Le sage est ménager du temps et des paroles / fables / livre VIII / Bien est-il vrai qu’auprès d’une beauté Paroles ont des vertus non pareilles ; Paroles font en amour des merveilles ; Tout cœur se laisse à ce charme amollir. / Contes et nouvelles en vers / deuxième partie, L’oraison de Saint Julien / La Fontaine

Le métier de la parole ressemble en une chose à celui de la guerre : il y a plus de risque qu’ailleurs, mais la fortune y est plus rapide. / Les caractères / De la chaire / La Bruyère

La passion est l’âme de la parole. / Discours à l’Académie / 31 mars 1693 / Fénelon


La parole est en effet la physique expérimentale de l’esprit. / Discours sur l’homme intellectuel et moral / Rivarol

L’être pensant s’explique par l’être parlant et l’homme parle sa pensée avant de penser sa parole. La littérature est l’expression de la société, comme la parole est l’expression de l’homme. / Louis de Bonald

Les paroles ont toujours une force qu’on cherche hors de soi. / Préface des manuscrits italiens / Stendhal

Il a été donné à la volonté de modifier le monde, comme il a appartenu à la parole de le créer. / Philosophie morale et sociale / tome 1 / Alexandre Vinet

La parole est un laminoir qui allonge toujours les sentiments. / Madame Bovary / Flaubert

La parole n’est qu’un bruit et les livres sont du papier. / Tête d’or / Paul Claudel

L’écriture qui ne prend pas de prêt le contact avec la parole se dessèche comme la plante sans eau. / Réflexion sur la critique / Albert Thibaudet

La parole n’a pas été donnée à l’homme, il l’a prise. / Le libertinage / Louis Aragon

Quelconque de ma part la parole me garde mieux que le silence. Ma tête de mort paraîtra dupe de son expression. Cela n’arrivait pas à Yorik quad il parlait. / 1925 / Douze petits écrits / Francis Ponge

Une seule issue : parler contre les paroles. Les entraîner avec soi dans la honte où elles nous conduisent, de telle sorte qu’elles s’y défigurent. / Proêmes / Des raisons d’écrire / Francis Ponge

La parole en effet est un don du langage, et le langage n’est pas immatériel. Il est corps subtil, mais il est corps. Les mots sont pris dans toutes les images corporelles qui captivent le sujet ; ils peuvent engraisser l’hystérique, s’identifier à l’image du penis-neid, représenter le flot d’urine de l’ambition urétrale, ou l’excrément retenu de l jouissance avaricieuse. / Ecrits 1 / Jacques Lacan

Le poème – la littérature – semble lié à une parole qui ne peut s’interrompre, car elle ne parle pas, elle est. / l’Espace littéraire / Maurice Blanchot

La parole est l’excès de notre existence sur l’être naturel. / Phénoménologie de la perception / Maurice Merleau-Ponty

O paroles, que de crimes on commet en votre nom ! / Jacques ou la soumission / Eugène Ionesco

tu trouveras ton bien dans les plus éloignés des mots trésor protégé des oies au jabot rouge c’est le minerai qui n’est pas à ciel ouvert c’est l’union des usages contraires de la parole / Jacques Roubaud

Des paroles inconnues chantèrent-elles sur vos lèvres, lambeaux maudits d’une phrase absurde ? / Poèmes en prose / Le démon de l’analogie/ Stéphane Mallarmé

On court en hissant à bout de bras les mots des autres tels des étendards glacés, tétanisés par la taille des mots, la densité des phrases, et leur action irréfutable sur le sermon aux idoles quelles qu’elles soient. Alors euphoriques nous avalons les potions, saisissons les piqûres pour vociférer gaiement.

Manger est un besoin de l’estomac ; boire est un besoin de l’âme. / Mon oncle Benjamin / Claude Tillier

Donne-lui tout de même à boire, dit mon père. / Le temps présent / Victor Hugo

Vous, en telle ou meilleure pensée, réconfortez votre malheur, et buvez frais, si faire se peut. / chapitre 1
Je bois éternellement. Ce m’est éternité de beuverie, et beuverie d’éternité. / chapitre 5
Je bois comme un templier / chapitre 5
- Remède contre la soif ?
- Il est contraire à celui qui est contre morsure de chien : courez toujours après le chien, jamais ne vous mordra ; buvez toujours avant la soif, et jamais ne vous adviendra. / chapitre 5
Lever matin n’est point bonheur ;
Boire matin est le meilleur. / chapitre 21
Vie inestimable du grand Gargantua, père de Pantagruel / François Rabelais

Meurs, galant, c’est assez bu. / odelette à lui-même / Pierre de Ronsard

Qui a bu boira. / florilegium / 1610 / Janus Gruter

D’un pied léger frappons la terre ;
Armons notre dextre d’un verre ;
De pampres couvrons-nous le front.
Et, puisque la figure ronde
Est la plus parfaite du monde,
Commençons tous de boire en rond. / Ode bachique / Charles de Pyard, sieur de TOUVANT

Boire sans soif et faire l’amour en tout temps, Madame, il n’y a que ça qui nous distingue des autres bêtes. / Le Mariage de Figaro / Acte II, scène 21 / Pierre Augustin Caron de Beaumarchais

En terme de l’art, boire un coup c’est vider au moins une bouteille […] / Jacques le Fataliste / Denis Diderot


Les hommes ramènent les meubles au centre de la salle. Rangent les tréteaux et les grandes plaques de bois. Plient les tissus tachés et déchirés. Tels des somnambules, ils jettent les verres dans d’immenses poubelles puantes. Et travaillent vite, nerveusement, comme si, ce qui venait d’avoir lieu portait en soi le germe irrémédiable de sa propre destruction et qu’il eût mieux valu que la fête ne se terminât jamais. Les hommes boivent à même la bouteille non par soif, mais pour ne laisser aucune trace. Et bientôt, empêtrés dans l’alcool et la fatigue, ils ne sauront plus ce qu’ils ont ou vu ni entendu.

Christine Orizzonti pour Dimossios Ergasia – in Inventaire
20 août 2006
Doonmore
Irlande

élisabeth errigal pour dimossios ergasia in Petites cérémonies mai 2004 DUNGLOW Irlande            








            LECTURES PERFORMANCES - Reading performances - Lesung performances – Lecturas performances



     

  

Librairie Kléber & Strasbourg & Démocratie créative & juin 2009




            COLLECTION - Collection - Sammlung - Colección

     

  



            ACTUALITE – News – Aktuell - Actualidad



            EDITION - Publishing - Ausgabe - Edición

Catalogue collector [boire les paroles] en projet



            EXPOSITION – Exhibitions - Austellungen - Exposiciones