L'APPARITION DES NOMS


Dimossios Ergasia.
Trieste.
Novembre 1999. Février 2006.


       La nuit.
       Certains prétendent : sans elle, on vivrait plus.
       Moi, non. De la nuit, je m’en lèche les babines. Je la déguste jusque dans les recoins de l’ombre, m’en asperge les yeux pour m’en faire des refuges d’obscurité, la mâche des heures durant, la mettant à l’épreuve. Et elle me bouscule, en me tendant des pièges. Alors je m’endors, traversé de rêves fulgurants et de cauchemars amers.
       J’entreprends l’expérience des petites lumières, bougies parsemées sur des tables, des guéridons, sur le haut des armoires. La pièce vacille. Au point que les yeux me brûlent. J’éteins tout. Je m’approche de la fenêtre, en écarte les rideaux. Au loin, les néons, les phares des voitures dessinent une trame qui quadrille la nuit. Je perçois du bout des doigts les pulsations de mon cœur qui cognent, comme si elles voulaient s’approprier la chambre, la ville, l’univers entier. La nuit permet ce genre de chose. Inaccessible et vulnérable, la nuit.
       Me viennent les noms de mes amis, ceux que j’ai choisis, ceux qui se sont imposés à moi, ceux que j’ai partagés avec d’autres, puis que j’ai perdus de vue. Telles des balises sur une carte, ils m’apparaissent, visages, conversations, promenades le long des falaises mitoyennes de l’Océan, dans les ruelles humides du centre de l’Europe.
       Alors. Pourquoi lui ? Si éloigné de mes obsessions. Si interminablement ennuyeux. Si inintéressant. Ou elle, si outrageusement intelligente. Si orgueilleuse. Eux tous, bribes inabouties de moi-même, extraits, illusions, qui comblent de leurs mots, de leurs gestes, mes singularités absentes et me visitent au petit matin, quand la solitude devient intolérable au point de devoir hurler. Leurs paroles apaisantes réconfortent mes terreurs incrustées. Leurs traits ébauchés dans le tulle des rideaux et leurs ombres traversent la chambre pour se perdre dans le halo qui auréole la porte de la cuisine.
       J’invoque leur nom pour en user comme d’un bouclier contre ce qui me mine et m’obsède. Je m’en fais un poignard, le projette devant moi pour libérer de l’espace dans le fouillis des vulgarités communes : retirer de l’argent, cultiver le mensonge, trier le linge, apparaître à la télévision.
       Chacun ouvre sa voie, la pare d’étoffes émotives. Portraits flous habités par l’épaisseur du temps. Les images s’éloignent, demeurent des fragments, des pellicules effacées, substances hasardeuses achevées par l’oubli.
       Je collectionne les amis comme on déchiffre une énigme. J’en rapproche les pièces qui à l’intuition s’imbriquent ; j’en coagule les formes, en apparie les couleurs. Je puise le sens dans la cohorte des noms. Elisabeth Errigal, Samuel Atmen, Eliot Irgendwo, Benoît van Jacquelina, Christine Orizzonti, Omar ibn el Hadjadj, Marcus Dive, Anna Magdalena Compleano, Semaj Ecyoj, Van Thi Than, Malik Sissé Diakhaté, Alev Karagül. Secrètement, invisiblement, ils composent une phrase qui m’illumine, à travers ses variations et le rythme de ses sons. Je bouleverse l’ordre de leurs apparitions, les traduis, m’empêtre dans les orthographes. Orizzonti, Errigal, Atmen, Irgendwo. L’horizon d’Errigal respire quelque part. Surgissent des images lumineuses, des expressions obscures. Je combine, j’inverse, je classe. Ecyoj, Dive, Alev. Joyce plonge dans la flamme. Je les extrais du désordre. Je découvre le palindrome Anna, le double prénom hermaphrodite Benoît van Jacquelina.        Ils vont, viennent. Je les convoque, les congédie. Non, pas de simples camarades avec lesquels on ne partage qu’élans de tendresse, repas arrosés, flâneries bavardes. Ils me nourrissent. Tous. Textes futiles, poèmes cruels, recensions anodines, murmures et râles, toutes choses écrites. Ils garnissent la carcasse de chair, comme on décore les arbres de feuillets de prière dans des pays accrochés à l’altitude du ciel. C’est moi, la voix de leur enthousiasme et de leur retenue, qui déroule la bandelette infinie de leurs mots. Je suis l’acteur incarné de leur chant. Témoin, passeur. Prospecteur vagabond. J’aime explorer des lieux improbables, pour dire leurs écrits, devant très peu de gens.
    Je les convie sans exception. Agglutinez-vous à mon essaim, acceptez de vous perdre dans ma tourmente.
       Eliot, dont je n’ai jamais vu le visage, seules les images floues d’un être égaré dans des villes lointaines. Semaj, son écriture, que je reconnais les yeux fermés, du bout des doigts, blessures dans la feuille, pâtés d’encre, pages fripées, déchirées. Alev Karagül, dont je perçois la voix, haletante, rocailleuse, m’inondant de ses pièces, de ses rôles. Alev en Marguerite, lady Macbeth, Œdipe, Mère courage. Alev outrée, morte, homme, animal. Et longtemps plus rien. Van Thi Than, diaphane, invisible, écrivant peu, de loin, des appels ...