LE BANQUET


PROVISIONS.



82.

       - Direct, Dimos. Cette fête. Elle m’émoustille. J’y pense. Tout le temps. Une idée loufoque. Un striptease, je te propose. Omar lit les textes. Moi, je me déshabille. J’exclus les bigots, les pleureuses. Qu’ils se voilent la face. Ça me tente. Depuis longtemps. Exposer mon corps à l’appétit des singes. Surtout. Lentement le dégager. De sa gangue. Avec précaution. Retirer les voilures. Je m’entraîne.
       La première fois qu’on m’appelle Dimos, la première fois qu’on me propose un striptease. La journée des premières fois, plutôt agréable. Emu.
       - Vers le milieu du repas. Place-moi. Les aliments, les alcools auront agi. Je monterai. Sur la table. Surtout. Ne rien changer. Laisser en place. Les assiettes. Les verres. Les carafes. Les bouquets. Je te promets. Une belle expérience.
       Conquis. Un projet intégral. Face à sa beauté farouche, celle, de sa proposition, les réticences des autres, un détail.

83.

       Seamus m’appelle. Elisabeth me demande. Anna en profite pour s’éclipser. Moi, ragaillardi. Elle, la Anna, l’antidote radical.
       Dans les couloirs, ça diffuse : le paradis. Martha et Fionna concoctent, sauces et filtres. Malik sillonne en chantant faux, me flanque une tape dans le dos. Nos intimités corporelles. Nous nous effleurons, nous bagarrons, et, l’accouchement. Les poètes ; éprouvent-ils plus que les autres le besoin de palper les aisselles, tâter la tempe ? Ne peuvent-ils vivre sans ? Avoir à faire avec les humeurs, les os, la chair, les poils, les odeurs ? Doivent-ils exister concrètement pour convoquer les mots du fin fond de leur miasme ? Dégoûté de réfléchir. A la longue, il me faut : me ménager des espaces de rêverie, des moments de paresse, où j’abandonnerais toute règle : une sieste de la pensée.

84.

       J’arrive. Elle me convoque. Les hurlements du bébé, rebrousser chemin. Elle crie, à travers la porte. Tu es le parrain, le responsable. Qu’elle la ferme. J’entre.
       Elisabeth étendue morte, comme morte, tourne le dos à l’univers. Sur sa table de nuit, un mauvais présage, la bouteille vide.
       - Entre plus.
       Elle l’a vidée, seule. Sa voix, chaotique, s’empêtre dans la guimauve des mots.
       - Toi le parrain, prends-la, la Alma. Dans les bras, la Alma, prends-là.

85.

       Elle pousse ce grognement inhumain, râle d’une bête capturée, blessée. Elisabeth endormie. Alma muette. Deux êtres absents. Présents. Alma veille, ne sait pas qui je suis, ce que je fais.
       Je m’approche du berceau si près, me penche. La peau du bébé, métamorphosée, son visage lisse, piqueté de points bordeaux, un fruit trop mûr, crâne bombé recouvert d’une tignasse huileuse de cheveux noirs. Si je n’avais été à l’abandon, jamais je ne l’aurais fait. Avec d’infinies précautions, comme si je manipulais une grenade, je saisis Alma par le dos, soutiens son crâne funambule d’une main, le renifle, des parfums jamais perçus. Une odeur de musc, mêlée à celle épaisse et sucrée de talc, des émanations d’urine, de selles, acides, piquantes, denses. Alma respire, comme étouffée. Un étroit filet d’air, de plus loin que le corps. Chaud.
       Par-dessus tout, c’est la chaleur que diffuse la chair. Une température si humaine. C’est elle qui dit l’humanité, plus que la parole, plus que le mouvement. Surtout, plus que la pensée. C’est elle, qui touche, le muet, le paralysé, l’idiot. A tous, leur corps est brûlant sous l’emprise de la fièvre. Le mort, lui, ne produit plus de chaleur. Seul, il engloutit la température de ce qui l’entoure.