LA DISSEMINATION





KIEV

       Tout, je possède. Ne m’appartient, rien.
       M’a écrit, quelqu’un. Mes poèmes, les a lus. L’a découvert. Mon esprit. Je le possède. Kiev de toutes les Russies. Me détestent, les Ukrainiens. Fuck les Ukrainiens.
       Mon computer, c’est tout. Tout, je peux faire. La mission du monde. Facebook. Twitter. Tout j’ai. Le hacker roi. Hacker Tsar. White hat hacker. Chez les Yankees sais m’introduire, chez les Pokemons du Kremlin. Chez ces multi pourris de Honkers.
       Le contact des touches. Des lettres, la caresse. Des plumes, le contact. La pulpe des colombes, des pigeons au jabot enflé. Sur mes lèvres et dans son œil. De cet oiseau l’œil. Parfois. Je m’applique. Dans les cages, les savoir. Prison étonnante. Le clavier aussi. Puis ivres libres. De la route au bout. Les oiseaux sur un million de kilomètres. Reviennent. Optimistes de liberté. Confiants. Dans leurs graines, confiants, dans la porte de leur geôlier. Au bout des doigts, ma liberté. Par saccades.
       Justement. Gogol. Le pigeon des pigeons. Animalia. Chordata. Vertebrata. Aves. Columbiformes. Columbidae. Columbinae. Columba. Linnaeus. 1758. Gogol. Mon préféré. Fait tout. Ce que je veux tout. Pour les plumes. Avec lui dormir. Dans la cage. Les fientes parmi. Et les duvets. De deviner essayer. Ce qui circule dans son petit crâne. Fixer les minuscules yeux. Des brindilles. Des mappemondes. Si. Tu peux y lire. Tout. La totalité. Les arbres. Et les nuages qui les frôlent.
       Train, effleurer la neige, là, comme la robe des mecs. Les mecs avec des robes. Ça me va. Mon Gogol dans la cage. Rémiges affolées. Odeur sucrée de mon oiseau. Bec terrorisé. On voit les loups, on prétend. Vu que des bouleaux rachitiques. Que des marchands pouilleux dans des gares pommées. Misérables moujiks. Péquenots et légumes. On voit. Moi. Wagon couchette première classe et plus de luxe. Ah cette douche à cent à l’heure. On prétend les pigeons craignent l’orage. Pas mon aigle Gogol. Omsk. Novossibirsk. Tomsk. Krasnoïarsk. Irkoutsk. Ça, c’est des villes. Baïkal. Rien que pour toi Baïkal, le voyage. Je le fais. Oulan-Oude. Là, je m’arrête.
       On prétend. La ville la plus : moche. Oui. Routes comme des cratères. Ponts accrochés au vide. Usines d’hélicoptères pour mon Gogol mauvais. Combinat de fabrication de draps, de boîtes de conserve. Le Lénine. Ils l’ont conservé. Sa plus grande tête. L’illusoire record. Au centre du formol de la ville. C’est débordant de Bouriates. Yeux bridés, mâchoires de cheval, toujours souriant, toujours aimables. Ça craint, la joie.
       Suis descendu dans un de ces bunkers soviétiques qu’on appelle hôtel. Moderne. Les détestables chambres récentes. Moquette parsemée de lèpre de cigarette. Lavabo strié de bave jaune de calcaire. Capricieux internet extravagant. Mon Gogol aime. Atterrit sur la barre de douche. Face au miroir de soi. Allers retours.
Balancements du cou. Tu es magnifique. Mon impérial. Ton défilé, continue. Roucoule. Eprouve ta sentinelle. Les fientes. Te gêne pas.
       Ce que la nuit me convient. La fracture des ténèbres. Ivre. Le pollen de l’obscurité. Cet épanchement. Les nerfs harcelés par le frémissement des ailes de mon oiseau. Google bugue. Yahoo remballe. Dégage. Putains de moteurs de recherche de mes deux. Les exploser, je vais. Foutus de rien du tout de câble. Mon Gogol. Terrorisé par mes cris. Les armoires, les vitres, percute. Duvets nases volettent, sur l’abat-jour. La corne brûlée pue.
       Sortir. Ma colombe, je l’étreins. Contre mon cœur, la dépose. Sentir son battement, à elle, menu, perceptible des doigts, sous ma chemise. Et encore les empreintes d’air entre les barbes des tectrices. L’air d’altitude, l’air confiné de la chambre. Plus loin, la nuit âcre des usines. Une odeur agressive de viande grillée, de légumes épicés. Le glauque cybercafé, face au fleuve comme un estomac de brumes tourbillonnantes, j’y surgis. Et là, sens l’enchevêtrement des veines et des nerfs. La succession d’images. Des signes et des chiffres. Ivre.
       Leur montrer. Je vais leur montrer de quelle terreur je les menace. Lequel choisir ? Celui du coin, avec vue sur la Selenga. Halo bleu étremble de l’écran, clavier usé, souris high tech. La renifle. Dégage ce parfum de gaz, légèrement métallique que produisent les câbles et les composants qui chauffent. M’en gave. Sur l’arête du moniteur, Gogol, le dépose. S’approche, le tenancier, hurle, sue la vodka de la bouche.        - Ta poule, tu l’éjectes, ou je t’écrase.
       Tout de même, le gringalet, il ose. Misérable Gogol terrorisé volette de computer en abat-jour. Par ci, par là, fiente. De rire, je m’éclate la glotte. Vite, il comprend Azimov, de quelle trempe je suis. Pour devenir mon ami.
       - Garde-le, mais nettoie ses crottes.
       Excellent compromis. Enflammé, me mets au travail. Sans blague. Du bien, ça fait. C’est le chocolat aux noisettes qu’on avale sans mâcher. Le goût du chocolat, d’abord. Puis celui des noisettes. |_ 33¯|¯ _\¯|°3/-\|<. Login. r0x0r5. L’écran s’illumine. Le grand tunnel. Emouvant. Enivrant. Ce bleu. De ses nuances, la qualité. Gogol roucoule. Moi aussi. Quand tu pénètres le tunnel, c’est comme, je dirais, les hommes en robe qui se la soulèvent. Le long de l’échine, un frisson.
       Cette sorte de poésie, je connais. Rien au monde de plus éclatant, lumineux. Une évidente langue de chiffres, de signes, de caractères. Ma langue.
       Chez toi l’Iranien, je suis ; ton programme nucléaire, tu peux te le mettre. Comme si, pour peupler les interstices maudits du monde, il n’y avait pas assez de photons erratiques pour colmater les fentes maudites de l’univers. Te je te désintègre. Les commandes de ton réacteur. Là-bas. Ça frétille. Ça s’enmaile. Je déglisse.
       On se calme. Changer la page du bureau : Tchernobyl en fusion. Si les Iraniens me traquent. J’ai verrouillé. Avec ma clé d’iridium. Sonne mon mobile, Icebear, le pseudo d’Ipatotsev. Icebear insiste. Un texto. Je dégomme les Perses. Tiens. Le code d’Hammourabi. Cette stèle noire de lois. C’était quoi déjà ? Savoir, je tape. 301 000 résultats en 0,23 secondes. Ouah.
       Paragraphe 149.
       S'il ne plaît pas à cette femme de résider dans la maison de son mari, il lui restituera intégralement la cheriqtou qu'elle a apportée de chez son        père, et elle s'en ira.
       Paragraphe 196
       Si un homme a crevé l'œil d'un homme libre, on lui crèvera un œil.
       Paragraphe 199
       S'il a crevé l'œil d'un esclave d'homme libre ou brisé un membre d'un esclave d'homme libre, il payera la moitié de son prix.
       Paragraphe 203
       Si un homme a frappé le cerveau d'un homme de même condition, il payera une mine d'argent.
       Paragraphe 204
       S'il a frappé le cerveau d'un mouchkinou , il payera dix sicles d'argent.
       Paragraphe 205
       S'il a frappé le cerveau d'un esclave d'homme libre, on lui coupera l'oreille.
       Il fallait le dire. C’est dit ? Attends. Les Perses, c’est ces mecs avec d’épaisses jupes de plumes et des yeux de merlan frit en jade. Les mecs avec des jupes. C’est bien.
       Et soudain. Le noir. L’écran se clôt par le centre. Une implosion de ténèbres. Ils m’ont shunté, les Assyriens. Qu’on s’immisce dans leur cocotte minute bourrée de neutrons en furie, ils détestent.
       Azimov accourt. Visage défiguré de vierge mutilée. Vous m’avez bousillé mon joujou. C’est toi et ta volaille qui m’avez fait sauter ma mécanique.