UN ELEMENT DE POESIE OPERATIVE






       Dimossios Ergasia conçoit et développe la notion de poésie opérative en combinant des expérimentations qu’il mène dans divers domaines : l’image, le texte, la représentation, la collection, le catalogue, l’exposition, la pratique urbaine. Cette opération ne se résume pas à un exercice efficace destiné à un public facile. Elle n’est pas réservée à une élite en mal de sensations fortes. C’est avant tout une expérience avec : des éprouvettes, des réactifs, des équations, des constructions, des formules, des incidents, des incisions, des tâtonnements, des aberrations, des brûlures.
       C’est un modèle concret. Des objets circulent. Les images étiquettes s’échangent. Elles sont disséminées dans la ville. On manipule les catalogues collectors. Le texte est palpable. Il est représenté dans des lieux improbables intimes ou publics – gare, port, observatoire, transport urbain, parc, appartement - lors de lectures performances en contact rapproché avec l’auditoire.
       C’est un modèle ludique et populaire. Il y a une part de jeu de piste, de convivialité dans un rendez-vous. Le spectateur collectionne les images qu’il rencontre dans la rue, les retrouve lors de l’exposition. L’image est proche de l’imagerie d’Epinal grâce à son support, l’étiquette, et par le biais du thème, une expression commune : "boire les paroles", "se faire un sang d’encre", "voir de ses propres yeux", "courir à perdre haleine", "avoir l’eau à la bouche".
       C’est un modèle efficace et modulable. Dimossios Ergasia diversifie les dispositifs : image, texte, représentation, collection, catalogue, exposition, pratique urbaine. Chaque dispositif, tout en nourrissant l’autre, est activé indépendamment suivant le contexte. Il y a un tourbillon de sens qui accroît l’efficacité du modèle.
       C’est un modèle public et intime. L’auditeur spectateur partage une expérience corporelle au moment des lectures. La voix, la musique, la danse, l’image, la proximité du corps interpellent sa vigilance. Le catalogue collector lui fait vivre un temps silencieux et solitaire, en connivence avec le texte et l’image.
       C’est un modèle savant et complexe. Les hétéronymes écrivent une poésie exigeante, nuancée et multiple, faisant appel à des références littéraires et prosodiques. Dimossios Ergasia élabore un corpus de textes au caractère varié : poésie rimée, prose poétique, inventaire, poésie linéaire, cérémonielle, théâtrale. Il interprète chaque texte différemment en liaison avec l’identité spécifique de chaque hétéronyme.
       Enfin, Dimossios Ergasia construit une biographie à chacun de ses hétéronymes : Elisabeth Errigal, Samuel Atmen, Eliot Irgendwo, Benoît van Jacquelina, Christine Orizzonti, Omar ibn el Hadjadj, Marcus Dive, Anna Magdalena Compleano, Semaj Ecyoj, Malik Sissé Diakhaté, Van Thi Than, Alev Karagül. Cette histoire s’établit à partir de la forme du texte poétique par le biais d’une auto-fiction imaginaire : "L’apparition des noms".
       La poésie opérative constitue une mise en abyme, une spirale autogyre à l’usage du passant étonné et vigilant. Ce n’est pas une démonstration linéaire pour un but définitif, c’est une expérience subtile et diverse pour un intervalle éphémère.


Malik Sissé Diakhaté pour Dimossios Ergasia / 10 janvier 2008 / GALWAY /IRLANDE